Le
bleu, c'était facile. Le jaune, c'est très
difficile,
parcequ'en très haute température,
c'est très difficile d'obtenir des couleurs chaudes.
PCW
: On a l'impression qu'il y a quand même une régularité
dans ta production, une progression, quelque chose de vraiment
puissant, qui continue. Tu ne te perds pas en route. J'ai
l'impression que tu ne te perds pas en route.
LM : Je ne me perds pas en route, mais je ne m'améliore
pas forcément. J'ai beaucoup la conscience que j'ai
fait des très bonnes pièces, et que j'en ai
pas beaucoup fait ces derinières années, des
très bonnes pièces.
PCW
: Alors moi, j'ai suivi ton évolution comme ça,
un peu de loin, et j'ai réuni toute une collection
de photos, en tous cas ce que tu avais photographié,
parcequ'il y a un tas de choses que tu n'avais pas eu le temps
de photographier. En tout cas, dans ton évolution,
moi il y a une chose qui m'a frappée, c'est justement
cette évolution vers quelque chose de très sobre,
de très fort, quelque chose de puissant, qui n'est
pas anecdotique.
Et moi j'avais l'impression que quelque part tu avais rejoint
une inspiration traditionnelle - en tout cas c'est comment
moi je le ressens - . Dans ton répertoire de couleurs
actuelles, tu as rejoint les deux grandes traditions de la
poterie alsacienne, donc ce jaune, qui est typique de la poterie
de four de Soufflenheim, et ce bleu et gris du Betschdorf.
Alors que ce n'est pas du tout ces matières là.
Donc il y a comme une espèce de décalage entre
la matière et la couleur, dans le senti de cette matière
et de ces couleurs qui est vraiment quelque chose de très
particulier qu'on ne trouve nulle part. Ce jaune et ces bleus
c'est très typique
LM : Oui mais le bleu, c'était facile. Parceque
le bleu parceque le bleu est très facile.
PCW
: Mais pas du bleu foncé comme ça et du
gris et du blanc. Ca donne, tu vois, pas quelque chose d'austère,
mais quelque chose de très puissant. C'est pour ça
que je dis que tu perds pas le fil. Alors le jaune, ça
c'est nouveau, parcequ'avant, il n' y avait pas de jaune.
LM : Le jaune c'est très difficile, parceque c'est
très difficile en très haute température,
de faire des couleurs chaudes.
PCW
: C'est ce que tu disais, parcequ'avant tu étais
passée par une phase de vert qui est un très
beau vert d'ailleurs, que j'aime beaucoup. Et ensuite il y
a eu ce jaune, et maintenant, tu t'es stabilisée sur
ce jaune et ce bleu.
LM : Je n'ai pas dit mon dernier mot, car je suis en train
de chercher quelque chose d'autre...!
PCW
: Alors, on va voir ce que ça donne, mais pour
le moment, ...
LM : ... il y a un équilibre dans les couleurs...
PCW
: ... Il y a un aspect classique qui est assez fort chez
toi.
Il
faut énormément d'heures de vol
pour s'en sortir avec ce genre de technique
PCW
: Il y a une chose qui m'a fascinée dans ton travail
- je ne sais pas si je dois parler de couleur ou de texture
- c'est peut-être ni l'un ni l'autre, c'est toute la
question de la transparence, c'est quelque chose de très
rare que moi j'aime beaucoup, c'est ce qu'on appelle le damassé.
C'est à dire un motif qui se crée par des phénomènes
de transparence, de brillance et de mat. Et donc, c'est ce
que tu fais. Tu as une couleur, et dessus tu surajoutes ces
émaux transparents mais qui donnent une forme. Et ça,
c'est très très spécial comme traité.
LM : C'est une technique très particulière,
que j'ai trouvée par hasard, comme toujours, et que
j'ai beaucoup développée. Et puis je suis arrivée
à un niveau de dextérité dans cette technique
qui fait que je peux en faire des kilomètres. Alors,
c'est pour ça que personne ne peut faire ça
pour le moment, parcequ'il faut déjà avoir énormément
d'heures de vol pour s'en sortir avec ce genre de technique.
C'est trop compliqué.
PCW
: Mais ça, c'est invisible pour quelqu'un qui ne
s'y connaît pas. Il voit ça, il se dit, c'est
simple...
LM : Mais c'est simple. Pour que ce soit rentable,
il faut en faire beaucoup et vite. C'est tout.
PCW : Tu travailles beaucoup et vite.
LM : Je travaille beaucoup et vite.
Je crois beaucoup à l'inconscient
dans l'objet.
PCW
: Comment est-ce que tu vois l'évolution de la
céramique dans un monde comme le nôtre ? Parceque
c'est un truc qui était super à la mode. Maintenant,
comment les gens intègrent-ils la céramique
dans leur environnement ?
LM : C'est intéressant parcequ'on a eu un colloque
là-dessus en novembre, c'était très intéressant,
sur "céramique et territoire" et notamment
la mondialisation et en fait on est un petit peu ... globalement,
si tu veux, on est des gens qui auraient du disparaître.
Il y a 20-30 ans, on aurait du disparaître.
PCW
: Comme tout ce qui fait partie des années 70-80
?
LM : Oui....
PCW
: ... les librairies alternatives, les drugstores....
LM : ... et puis, pourquoi on n'a pas disparu ? Parceque...
et bien justement parceque trop de rationnel tue le rationnel.
Parceque ce que tu peux trouver dans une boutique à
New-York à Londres et à Pékin et à
Tokyo, les gens qui ont les moyens actuellement sont blasés
par ça. Ils trouvent la même chose. Donc ils
cherchent un peu... On est des niches écologiques nous.
On est ancrés dans une histoire, dans un territoire,
dans un savoir-faire, parceque ce n'est plus forcément
dans la tradition, moi je ne suis plus dans la tradition,
mais on est marqués par une culture, quelque chose
que les gens ressentent. Moi je crois beaucoup à l'inconscient
dans l'objet.
PCW
: L'inconscient dans l'objet ? C'est à dire ?
LM : Et bien, l'inconscient qui passe dans l'objet.
L'intention que moi j'ai donnée, les gens la peçoivent.
PCW
: Et tu y penses à ça, quand tu tournes
? Tu mets de l'intention ?
LM : Oui, je mets beaucoup d'intention. Je mets énormément
....
PCW
: ... enfin tu la destines à quelque chose, à
quelqu'un ?
LM : ... mais je suis sûre que les gens n'achètent
pas par hasard ce que je fais. J'en suis absolument persuadée.
Il y a une phrase qui m'a énormément frappée
cette année. Quelqu'un m'a dit : "Je déjeune
avec vous tous les matins."
PCW
: C'est fantastique...
LM : Moi, ça m'a un peu scotchée, et
puis j'ai réalisée qu'il y avait beaucoup de
gens qui faisaient ça....
PCW
: ... qui déjeunaient avec toi tous les matins....
LM : Ouais. Parceque j'ai fait des milliers de bols...
PCW
: Ils savent qu'ils sont de toi parceque les autres bols
ils ne savent pas de qui ils sont ?
LM : Moi je vends directement, en général
c'est rare que je sous-traite. Je ne produis pas assez pour
vendre à des boutiques et je n'ai pas tellement envie
de ce genre de relations. Moi je suis pour la relation directe
et l'affectif entre les gens.
Une
pratique liée à un questionnement intellectuel
mais aussi à une matière
PCW
: On avait parlé une fois des écoles d'art
et tu disais que c'était vraiment drôle, que
tu étais retournée aux Arts décos et
qu'il y avait une fête dans l'atelier de céramique
et qu'il n'y avait pas un seul objet en céramique.
Les gens buvaient dans des verres en plastique. Qu'est ce
qui se passe là ? Qu'est ce que tu penses de l'enseignement
actuel de la céramique ?
LM : Et bien, j'étais vendredi au jury de Guebwiller,
à l'Institut européen des arts céramiques.
C'est une nouvelle école mais qui est le prolongement
de Mulhouse, qui était un excellent centre de formation
et qui est en train de se reconstruire à Guebwiller
et je pense que ce type de piste est absolument en adéquation
avec ce qu'on peut faire aujourd'hui. C'est fantastique !
PCW
: Plus que des écoles de Beaux-Arts...
LM : Plus que des écoles de Beaux-Arts. C'est
à dire que là il y a une pratique qui est liée
à un questionnement intellectuel mais aussi à
une matière. En école d'art -moi je retourne
régulièrement aux Arts décos- il y a
énormément de logos, de parole, de théorie,
de concept, au bout du compte, on est pas sur des objets qui
sont puissants. Ils n'ont pas cette charge...
PCW
: Ils n'ont pas cette charge inconsciente...
LM : Ils n'ont pas les molécules qu'il faut.
PCW
: Donc ce n'est pas le processus intellectuel que tu remets
en cause mais le fait qu'il faut quand même quelque
part il faut qu'il s'incarne, qu'il soit incarné...
LM : Mais à Guebwiller j'ai vu un travail d'un
fille qui était chercheur en microbiologie avant de
faire de la céramique et qui a une démarche
intellectuelle parfaite. Quelqu'un qui pourrait largement
faire une école d'art de haut niveau, mais qui a fait
Guebwiller parceque ça s'est trouvé comme ça
et qui a fait un travail de haute volée, mais concrètement.
PCW
: Elle a trouvé, disons, la matière
LM : Elle a fait fondre des matériaux avec des
références à la géologie, à
la cristallisation, enfin des choses absolument extraordinaires.
Après, quand ces matériaux étaient refroidis
elle les a cassés pour voir ce qu'il y avait dedans.
Donc elle a fait tout une démarche qui était
très intellectuelle mais qui reste totalement incarnée
dans les objets.
Je n'ai plus autant de certitudes sur les écoles et
la création contemporaine parceque je me suis quand
même beaucoup ouverte à l'art contemporain ces
dernières années. Avant pour moi, c'était
réellement chiatique au départ.
PCW
: Qu'est-ce qui t'as poussée à t'intéresser
à ça alors qu'au départ ça ne
t'intéressait pas ?
LM : Je pense d'abord que l'art contemporain a évolué.
Qu'il est moins théorique.
PCW
: Et puis c'est l'appel des formes que tu as vues dans
les livres et tout ça qui t'ont inspirées? Ça
t'a donné une inspiration ?
LM : Peut-être pas à moi personnellement
mais je crois que je comprends mieux ce qui se passe
PCW
: Tu sens qu'il y a quelque chose d'intéressant
?
LM : Quand il y a de l'humain derrière, ça
va. Pendant des années, on n'a pas senti de l'humain.
On était derrière des gens qui étaient,
mais qui étaient à mille lieues de mettre les
gens dans la merde. Faire de la terre, c'est ça, hein...
Faut se salir.
J'adore tourner.
PCW
: Tu as fait une expérience à Limoges.
Tu étais allée dans une direction, vers
le design, c'est à dire des concepts d'objets qui
seraient réalisés par d'autres... Qu'est-ce
que c'était cette expérience, vers quoi
ça va?
LM : C'était du luminaire. Donc, à
partir de la transparence de la porcelaine. C'était
sur des formes qui pouvaient être faites dans des
moules, donc qui pouvaient être sous-traitées
facilement. Je n'ai pas eu l'énergie d'en faire
commercialement quelque chose, parceque je pense que je
ne peux pas le faire seule. Et puis j'ai d'autres priorités,
j'ai des enfants qui commencent à me demander plus
de temps. Mais ça reste des domaines à explorer.
A Saint Quentin La Poterie, cette année il y a
eu un norvégien pendant 3 mois en résidence
artistique. Il a aussi fait des luminaires en porcelaine.
Avec des techniques extraordinaires, sur des ballons de
baudruche. Des formes moulées sur des ballons de
baudruche. Et donc, il m'a transmis cette technique et
tout son matériel. Donc, c'est des pistes....
PCW
: Tu n'avais jamais fait de moulages? Tu ne fais pas
de moulages, toi ?
LM : Non. D'abord moi j'ai une formation de tourneuse.
Moi j'adore tourner.
PCW
: Tu adores tourner...
LM : Ah oui, j'adore ça, tourner. C'est
d'une sensualité...
Et puis il y a quand même, une sécurité
de l'emploi, je dirais, parceque, quand tu alignes les
planches, quand tu fais 200 pièces par jour, ou
100, et bien tu te dis que tu as gagné ta vie.
Tu as prouvé quelque chose. Ça rassure intellectuellement.
Moi j'ai toujours été comme ça, dans
le très concret, parcequ'il fallait bouffer. Donc
j'ai un côté très très pratique.
PCW
: On les vend mieux que les pièces moulées,
les pièces tournées? C'est une question...
LM : Non... Si tu fais un bel objet moulé
et que tu le vends au juste prix, tu le vendras très
bien aussi ...
PCW
: Mais ce n'est pas ton truc. Fondamentalement.
LM : Ce n'est pas le moment. Je dirais que ce n'est
pas le moment.
PCW
: Alors, peut-être un jour tu vas faire des
boules de Noël en porcelaine moulées et transparentes
!
Quand
j'ai rencontré ce matériau,
je n'ai plus arrêté de travailler.
PCW
: En dernier, qu'est-ce que tu as envie de dire ? C'est
quoi la question que je ne t'ai pas posée et que tu
aurais aimé que je te pose ?
LM : Le plaisir. Le plaisir de travailler.
PCW
: Yeussess neh ! Le plaisir de travailler. Ça c'est
magnifique. Ça existe ?
LM : Oui madame. Je l'ai rencontré. Et c'est vrai
que c'est peut-être quelque chose qui est hors norme
mais qui pour moi est complètement réel...
PCW
: Tu aimes trravailler...
LM : Ah j'adore ça. Bon, je suis hyperactive, c'est
peut-être un gros défaut, c'est peut-être
pour équilibrer des choses et tout ça. Mais
je suis moins hyperactive maintenant, je pense que je règle
un petit peu tout ça, cette façon de justifier
mon existence en permanence. Mais, le plaisir de travailler,
oui ! Moi je me suis emmerdée jusqu'à 15 ans,
dans la vie, pendant 15 ans je me suis emmerdée, et
j'ai emmerdé tout le monde, et puis, quand j'ai rencontré
ce matériau, j'ai pas arrêté de travailler.
PCW
: C'est là que tu as pu mettre toute ton énergie
là-dedans. Mais c'est mieux que le contraire, parcequ'il
y a des gens qui vivent une vie formidable pendant leurs 15
premières années, après il se font chier
pendant tout le reste de leur vie. Donc c'est mieux dans ce
sens là.
LM : Et puis aussi, ce que j'ai envie de dire, c'est le
rapport au travail en occident il est complètement
coupé de la vie personnelle.
La pièce est englobée dans
ma vie
PCW
: Toi, tu as un travail gratifiant puisque de a à
z tu vois l'évolution de la chose. Elle naît,
elle est formée, tu la montres...
LM : Elle est englobée dans ma vie. Et ça
ne s'arrête pas, le travail ou la vie personnelle.
PCW
: Ca tu aimes bien, qu'il y ait ta maison dans ton atelier,
ton atelier dans ta maison et que ce soit en même temps
le magasin ? C'est bien ? Parceque tu es là tout le
temps, tu es tout le temps là ?
LM : Euh... Quand ça me fait chier, je ferme.
PCW
: Mais, l'atelier, c'est important pour toi ? C'est un
lieu important ?
LM : J'y passe plus de temps que dans ma chambre.
PCW
: Mais, est-ce que c'est une extension de ton corps ?
LM : Alors, c'est difficile, parcequ'il y a des moments
où il faut le partager. On a des apprentis, des stagiaires...
Et puis, par exemple, quand je veux faire des pièces
personnelles, je le fais quand je suis toute seule. Je peux
pas les faire s'il y a quelqu'un.
PCW
: Il faut que tu sois tranquille pour créer.
LM : Donc je travaille le week-end, ou le soir ou le matin
très tôt. Je ne peux pas faire quelque chose
comme ça avec quelqu'un autour de moi.
PCW
: Tu te réserves quelques moment dans l'année
où tu peux créer, où il y a vraiment
du labo, que du labo, où tu ne produis pas? Où
tu es pour toi, comme à El Bulli où ils passent
6 mois à faire des expériences.
LM : Oui, en début d'année, bien sûr,
je me laisse du temps. Je ne ferme pas 6 mois, mais 2 mois.
Bon, je peux dire je me repose 1 mois et je me laisse 1 mois
pour faire le point.
PCW
: Et là tu repars vers autre chose, tu te régénères...
LM : C'est comme que je suis allée à Limoges,
c'était une démarche totalement gratuite. J'aime
bien, ça.
***