Entretien Lilou Milcent
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LILOU MILCENT Potière
25 ans avec la terre

Le bleu, c'était facile. Le jaune, c'est très difficile |
Il faut énormément d'heures de vol pour s'en sortir avec ce genre de technique |
Je crois beaucoup à l'inconscient dans l'objet |
Un questionnement intellectuel mais aussi une matière | J'adore tourner |
Quand j'ai rencontré ce matériau, je n'ai plus arrêté de travailler
|

La pièce est englobée dans ma vie


Le bleu, c'était facile. Le jaune, c'est très difficile,
parcequ'en très haute température,
c'est très difficile d'obtenir des couleurs chaudes.

 

PCW : On a l'impression qu'il y a quand même une régularité dans ta production, une progression, quelque chose de vraiment puissant, qui continue. Tu ne te perds pas en route. J'ai l'impression que tu ne te perds pas en route.

LM :
Je ne me perds pas en route, mais je ne m'améliore pas forcément. J'ai beaucoup la conscience que j'ai fait des très bonnes pièces, et que j'en ai pas beaucoup fait ces derinières années, des très bonnes pièces.

 

PCW : Alors moi, j'ai suivi ton évolution comme ça, un peu de loin, et j'ai réuni toute une collection de photos, en tous cas ce que tu avais photographié, parcequ'il y a un tas de choses que tu n'avais pas eu le temps de photographier. En tout cas, dans ton évolution, moi il y a une chose qui m'a frappée, c'est justement cette évolution vers quelque chose de très sobre, de très fort, quelque chose de puissant, qui n'est pas anecdotique.
Et moi j'avais l'impression que quelque part tu avais rejoint une inspiration traditionnelle - en tout cas c'est comment moi je le ressens - . Dans ton répertoire de couleurs actuelles, tu as rejoint les deux grandes traditions de la poterie alsacienne, donc ce jaune, qui est typique de la poterie de four de Soufflenheim, et ce bleu et gris du Betschdorf.
Alors que ce n'est pas du tout ces matières là. Donc il y a comme une espèce de décalage entre la matière et la couleur, dans le senti de cette matière et de ces couleurs qui est vraiment quelque chose de très particulier qu'on ne trouve nulle part. Ce jaune et ces bleus c'est très typique

LM :
Oui mais le bleu, c'était facile. Parceque le bleu parceque le bleu est très facile.

 

PCW : Mais pas du bleu foncé comme ça et du gris et du blanc. Ca donne, tu vois, pas quelque chose d'austère, mais quelque chose de très puissant. C'est pour ça que je dis que tu perds pas le fil. Alors le jaune, ça c'est nouveau, parcequ'avant, il n' y avait pas de jaune.

LM :
Le jaune c'est très difficile, parceque c'est très difficile en très haute température, de faire des couleurs chaudes.

 

PCW : C'est ce que tu disais, parcequ'avant tu étais passée par une phase de vert qui est un très beau vert d'ailleurs, que j'aime beaucoup. Et ensuite il y a eu ce jaune, et maintenant, tu t'es stabilisée sur ce jaune et ce bleu.

LM :
Je n'ai pas dit mon dernier mot, car je suis en train de chercher quelque chose d'autre...!

 

PCW : Alors, on va voir ce que ça donne, mais pour le moment, ...

LM :
... il y a un équilibre dans les couleurs...

 

PCW : ... Il y a un aspect classique qui est assez fort chez toi.


Il faut énormément d'heures de vol
pour s'en sortir avec ce genre de technique

 

PCW : Il y a une chose qui m'a fascinée dans ton travail - je ne sais pas si je dois parler de couleur ou de texture - c'est peut-être ni l'un ni l'autre, c'est toute la question de la transparence, c'est quelque chose de très rare que moi j'aime beaucoup, c'est ce qu'on appelle le damassé. C'est à dire un motif qui se crée par des phénomènes de transparence, de brillance et de mat. Et donc, c'est ce que tu fais. Tu as une couleur, et dessus tu surajoutes ces émaux transparents mais qui donnent une forme. Et ça, c'est très très spécial comme traité.

LM :
C'est une technique très particulière, que j'ai trouvée par hasard, comme toujours, et que j'ai beaucoup développée. Et puis je suis arrivée à un niveau de dextérité dans cette technique qui fait que je peux en faire des kilomètres. Alors, c'est pour ça que personne ne peut faire ça pour le moment, parcequ'il faut déjà avoir énormément d'heures de vol pour s'en sortir avec ce genre de technique. C'est trop compliqué.

 

PCW : Mais ça, c'est invisible pour quelqu'un qui ne s'y connaît pas. Il voit ça, il se dit, c'est simple...

LM : Mais c'est simple. Pour que ce soit rentable, il faut en faire beaucoup et vite. C'est tout.


PCW : Tu travailles beaucoup et vite.

LM : Je travaille beaucoup et vite.

 


Je crois beaucoup à l'inconscient dans l'objet.

 

PCW : Comment est-ce que tu vois l'évolution de la céramique dans un monde comme le nôtre ? Parceque c'est un truc qui était super à la mode. Maintenant, comment les gens intègrent-ils la céramique dans leur environnement ?

LM :
C'est intéressant parcequ'on a eu un colloque là-dessus en novembre, c'était très intéressant, sur "céramique et territoire" et notamment la mondialisation et en fait on est un petit peu ... globalement, si tu veux, on est des gens qui auraient du disparaître. Il y a 20-30 ans, on aurait du disparaître.

 

PCW : Comme tout ce qui fait partie des années 70-80 ?

LM :
Oui....

 

PCW : ... les librairies alternatives, les drugstores....

LM :
... et puis, pourquoi on n'a pas disparu ? Parceque... et bien justement parceque trop de rationnel tue le rationnel. Parceque ce que tu peux trouver dans une boutique à New-York à Londres et à Pékin et à Tokyo, les gens qui ont les moyens actuellement sont blasés par ça. Ils trouvent la même chose. Donc ils cherchent un peu... On est des niches écologiques nous. On est ancrés dans une histoire, dans un territoire, dans un savoir-faire, parceque ce n'est plus forcément dans la tradition, moi je ne suis plus dans la tradition, mais on est marqués par une culture, quelque chose que les gens ressentent. Moi je crois beaucoup à l'inconscient dans l'objet.

 

PCW : L'inconscient dans l'objet ? C'est à dire ?

LM : Et bien, l'inconscient qui passe dans l'objet. L'intention que moi j'ai donnée, les gens la peçoivent.

 

PCW : Et tu y penses à ça, quand tu tournes ? Tu mets de l'intention ?

LM :
Oui, je mets beaucoup d'intention. Je mets énormément ....

 

PCW : ... enfin tu la destines à quelque chose, à quelqu'un ?

LM : ... mais je suis sûre que les gens n'achètent pas par hasard ce que je fais. J'en suis absolument persuadée. Il y a une phrase qui m'a énormément frappée cette année. Quelqu'un m'a dit : "Je déjeune avec vous tous les matins."

 

PCW : C'est fantastique...

LM : Moi, ça m'a un peu scotchée, et puis j'ai réalisée qu'il y avait beaucoup de gens qui faisaient ça....

 

PCW : ... qui déjeunaient avec toi tous les matins....

LM :
Ouais. Parceque j'ai fait des milliers de bols...

 

PCW : Ils savent qu'ils sont de toi parceque les autres bols ils ne savent pas de qui ils sont ?

LM :
Moi je vends directement, en général c'est rare que je sous-traite. Je ne produis pas assez pour vendre à des boutiques et je n'ai pas tellement envie de ce genre de relations. Moi je suis pour la relation directe et l'affectif entre les gens.



Une pratique liée à un questionnement intellectuel
mais aussi à une matière

 

PCW : On avait parlé une fois des écoles d'art et tu disais que c'était vraiment drôle, que tu étais retournée aux Arts décos et qu'il y avait une fête dans l'atelier de céramique et qu'il n'y avait pas un seul objet en céramique. Les gens buvaient dans des verres en plastique. Qu'est ce qui se passe là ? Qu'est ce que tu penses de l'enseignement actuel de la céramique ?

LM : Et bien, j'étais vendredi au jury de Guebwiller, à l'Institut européen des arts céramiques. C'est une nouvelle école mais qui est le prolongement de Mulhouse, qui était un excellent centre de formation et qui est en train de se reconstruire à Guebwiller et je pense que ce type de piste est absolument en adéquation avec ce qu'on peut faire aujourd'hui. C'est fantastique !

 

PCW : Plus que des écoles de Beaux-Arts...

LM : Plus que des écoles de Beaux-Arts. C'est à dire que là il y a une pratique qui est liée à un questionnement intellectuel mais aussi à une matière. En école d'art -moi je retourne régulièrement aux Arts décos- il y a énormément de logos, de parole, de théorie, de concept, au bout du compte, on est pas sur des objets qui sont puissants. Ils n'ont pas cette charge...

 

PCW : Ils n'ont pas cette charge inconsciente...

LM : Ils n'ont pas les molécules qu'il faut.

 

PCW : Donc ce n'est pas le processus intellectuel que tu remets en cause mais le fait qu'il faut quand même quelque part il faut qu'il s'incarne, qu'il soit incarné...

LM : Mais à Guebwiller j'ai vu un travail d'un fille qui était chercheur en microbiologie avant de faire de la céramique et qui a une démarche intellectuelle parfaite. Quelqu'un qui pourrait largement faire une école d'art de haut niveau, mais qui a fait Guebwiller parceque ça s'est trouvé comme ça et qui a fait un travail de haute volée, mais concrètement.

 

PCW : Elle a trouvé, disons, la matière

LM : Elle a fait fondre des matériaux avec des références à la géologie, à la cristallisation, enfin des choses absolument extraordinaires. Après, quand ces matériaux étaient refroidis elle les a cassés pour voir ce qu'il y avait dedans. Donc elle a fait tout une démarche qui était très intellectuelle mais qui reste totalement incarnée dans les objets.
Je n'ai plus autant de certitudes sur les écoles et la création contemporaine parceque je me suis quand même beaucoup ouverte à l'art contemporain ces dernières années. Avant pour moi, c'était réellement chiatique au départ.

 

PCW : Qu'est-ce qui t'as poussée à t'intéresser à ça alors qu'au départ ça ne t'intéressait pas ?

LM : Je pense d'abord que l'art contemporain a évolué. Qu'il est moins théorique.

 

PCW : Et puis c'est l'appel des formes que tu as vues dans les livres et tout ça qui t'ont inspirées? Ça t'a donné une inspiration ?

LM : Peut-être pas à moi personnellement mais je crois que je comprends mieux ce qui se passe

 

PCW : Tu sens qu'il y a quelque chose d'intéressant ?

LM : Quand il y a de l'humain derrière, ça va. Pendant des années, on n'a pas senti de l'humain. On était derrière des gens qui étaient, mais qui étaient à mille lieues de mettre les gens dans la merde. Faire de la terre, c'est ça, hein... Faut se salir.

 


J'adore tourner.

 

PCW : Tu as fait une expérience à Limoges. Tu étais allée dans une direction, vers le design, c'est à dire des concepts d'objets qui seraient réalisés par d'autres... Qu'est-ce que c'était cette expérience, vers quoi ça va?

LM : C'était du luminaire. Donc, à partir de la transparence de la porcelaine. C'était sur des formes qui pouvaient être faites dans des moules, donc qui pouvaient être sous-traitées facilement. Je n'ai pas eu l'énergie d'en faire commercialement quelque chose, parceque je pense que je ne peux pas le faire seule. Et puis j'ai d'autres priorités, j'ai des enfants qui commencent à me demander plus de temps. Mais ça reste des domaines à explorer.
A Saint Quentin La Poterie, cette année il y a eu un norvégien pendant 3 mois en résidence artistique. Il a aussi fait des luminaires en porcelaine. Avec des techniques extraordinaires, sur des ballons de baudruche. Des formes moulées sur des ballons de baudruche. Et donc, il m'a transmis cette technique et tout son matériel. Donc, c'est des pistes....

PCW : Tu n'avais jamais fait de moulages? Tu ne fais pas de moulages, toi ?

LM :
Non. D'abord moi j'ai une formation de tourneuse. Moi j'adore tourner.

 

PCW : Tu adores tourner...
LM : Ah oui, j'adore ça, tourner. C'est d'une sensualité...
Et puis il y a quand même, une sécurité de l'emploi, je dirais, parceque, quand tu alignes les planches, quand tu fais 200 pièces par jour, ou 100, et bien tu te dis que tu as gagné ta vie. Tu as prouvé quelque chose. Ça rassure intellectuellement. Moi j'ai toujours été comme ça, dans le très concret, parcequ'il fallait bouffer. Donc j'ai un côté très très pratique.

 

PCW : On les vend mieux que les pièces moulées, les pièces tournées? C'est une question...

LM : Non... Si tu fais un bel objet moulé et que tu le vends au juste prix, tu le vendras très bien aussi ...

 

PCW : Mais ce n'est pas ton truc. Fondamentalement.

LM :
Ce n'est pas le moment. Je dirais que ce n'est pas le moment.

PCW : Alors, peut-être un jour tu vas faire des boules de Noël en porcelaine moulées et transparentes !

 


Quand j'ai rencontré ce matériau,
je n'ai plus arrêté de travailler.

 

PCW : En dernier, qu'est-ce que tu as envie de dire ? C'est quoi la question que je ne t'ai pas posée et que tu aurais aimé que je te pose ?

LM :
Le plaisir. Le plaisir de travailler.

 

PCW : Yeussess neh ! Le plaisir de travailler. Ça c'est magnifique. Ça existe ?

LM :
Oui madame. Je l'ai rencontré. Et c'est vrai que c'est peut-être quelque chose qui est hors norme mais qui pour moi est complètement réel...

 

PCW : Tu aimes trravailler...

LM :
Ah j'adore ça. Bon, je suis hyperactive, c'est peut-être un gros défaut, c'est peut-être pour équilibrer des choses et tout ça. Mais je suis moins hyperactive maintenant, je pense que je règle un petit peu tout ça, cette façon de justifier mon existence en permanence. Mais, le plaisir de travailler, oui ! Moi je me suis emmerdée jusqu'à 15 ans, dans la vie, pendant 15 ans je me suis emmerdée, et j'ai emmerdé tout le monde, et puis, quand j'ai rencontré ce matériau, j'ai pas arrêté de travailler.

 

PCW : C'est là que tu as pu mettre toute ton énergie là-dedans. Mais c'est mieux que le contraire, parcequ'il y a des gens qui vivent une vie formidable pendant leurs 15 premières années, après il se font chier pendant tout le reste de leur vie. Donc c'est mieux dans ce sens là.

LM :
Et puis aussi, ce que j'ai envie de dire, c'est le rapport au travail en occident il est complètement coupé de la vie personnelle.


La pièce est englobée dans ma vie

 

PCW : Toi, tu as un travail gratifiant puisque de a à z tu vois l'évolution de la chose. Elle naît, elle est formée, tu la montres...

LM :
Elle est englobée dans ma vie. Et ça ne s'arrête pas, le travail ou la vie personnelle.

 

PCW : Ca tu aimes bien, qu'il y ait ta maison dans ton atelier, ton atelier dans ta maison et que ce soit en même temps le magasin ? C'est bien ? Parceque tu es là tout le temps, tu es tout le temps là ?

LM :
Euh... Quand ça me fait chier, je ferme.

 

PCW : Mais, l'atelier, c'est important pour toi ? C'est un lieu important ?

LM :
J'y passe plus de temps que dans ma chambre.

 

PCW : Mais, est-ce que c'est une extension de ton corps ?

LM :
Alors, c'est difficile, parcequ'il y a des moments où il faut le partager. On a des apprentis, des stagiaires... Et puis, par exemple, quand je veux faire des pièces personnelles, je le fais quand je suis toute seule. Je peux pas les faire s'il y a quelqu'un.

 

PCW : Il faut que tu sois tranquille pour créer.

LM :
Donc je travaille le week-end, ou le soir ou le matin très tôt. Je ne peux pas faire quelque chose comme ça avec quelqu'un autour de moi.

 

PCW : Tu te réserves quelques moment dans l'année où tu peux créer, où il y a vraiment du labo, que du labo, où tu ne produis pas? Où tu es pour toi, comme à El Bulli où ils passent 6 mois à faire des expériences.

LM :
Oui, en début d'année, bien sûr, je me laisse du temps. Je ne ferme pas 6 mois, mais 2 mois. Bon, je peux dire je me repose 1 mois et je me laisse 1 mois pour faire le point.

 

PCW : Et là tu repars vers autre chose, tu te régénères...

LM :
C'est comme que je suis allée à Limoges, c'était une démarche totalement gratuite. J'aime bien, ça.

 

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Interview Lilou : page 1 : la terre - page 2 : le geste- page 3  : l'objet

 

 

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